IA pratique

On n'automatise pas pour remplacer. On automatise parce qu'on ne trouve personne.

Il y a une phrase que je n'ai jamais entendue en rendez-vous. Pas une fois. C'est « je voudrais automatiser pour me séparer de quelqu'un ». Ce que j'entends, à la place, c'est toujours la même chose, avec des mots différents : « je n'arrive pas à recruter », « ma secrétaire est en train de couler », « j'ai refusé trois chantiers le mois dernier faute de bras ». Le débat public parle de machines qui prennent les emplois. Dans les ateliers où je passe mes journées, le problème est exactement inverse : il y a du travail, et il n'y a personne pour le faire.

Est-ce que la pénurie de main-d'œuvre est un ressenti ou un fait ?

C'est un fait, et il est mesuré chaque année. L'enquête Besoins en main-d'œuvre 2026 de France Travail recense 2,275 millions de projets de recrutement en France, et 43,8 % d'entre eux sont jugés difficiles par les employeurs eux-mêmes. Presque un recrutement sur deux. Ce chiffre baisse de 6,3 points par rapport à 2025, et je préfère le dire tout de suite plutôt que de le cacher : la tension se détend un peu. Mais quand on regarde les métiers dont je parle ici, la détente est théorique.

Dans la construction, l'Observatoire des métiers du BTP reprend les mêmes données et arrive à un taux de 65 % de recrutements jugés difficiles, sur près de 140 000 projets. Deux embauches sur trois qui coincent. Dans le détail, 9 540 plombiers-chauffagistes sont recherchés cette année. Pas 9 540 postes menacés par une machine. Neuf mille cinq cent quarante personnes qu'on cherche et qu'on ne trouve pas.

On ne m'appelle pas parce qu'il y a trop de monde. On m'appelle parce qu'il n'y a personne.

À quoi ça ressemble, vu de l'intérieur d'une TPE ?

Ça ressemble à une femme qui reste tard le soir pour saisir des factures que personne d'autre ne sait saisir. À un patron qui fait sa paperasse le dimanche parce que la semaine est prise par les chantiers. À une entreprise d'une poignée de personnes qui cherche un poste administratif depuis des mois sans trouver. En attendant, le travail ne disparaît pas. Il se répartit sur ceux qui sont déjà là, et ceux qui sont déjà là débordent.

Voilà ce qui se passe vraiment quand j'installe quelque chose chez ces gens-là. Le plombier dont j'ai raconté la journée est passé de deux heures de paperasse chaque soir à un quart d'heure par semaine. Il n'a licencié personne. Il n'y avait personne à licencier : il était seul. Ce qu'il a récupéré, ce sont ses soirées. Chez le garagiste qui laissait tomber un appel sur trois, le standard intelligent n'a remplacé aucun poste, parce que le poste en question n'existait pas et n'avait jamais existé. La machine ne prend pas la place de quelqu'un. Elle prend la place du vide.

Est-ce que l'IA ne supprimera jamais aucun emploi ?

Non, et je ne vais pas vous raconter d'histoire pour vous vendre quelque chose. Il y a des métiers où la part répétable paie les factures aujourd'hui, et ceux-là vont morfler. J'ai écrit un article entier là-dessus, sur ce qui décide vraiment si votre métier est exposé, et sa réponse n'est pas rassurante partout. Dans les grands groupes, avec des services entiers dédiés à de la production répétable, la question du remplacement se pose pour de bon. Je ne travaille pas là. Je travaille chez des entreprises de deux à vingt personnes, où chaque personne fait quatre métiers à la fois, et où la seule chose qui existe en trop grande quantité, c'est le travail.

Il y a une honnêteté que je me dois à moi-même dans cette affaire : si demain un dirigeant m'appelle en me disant qu'il veut automatiser pour se débarrasser de son assistante, je saurai quoi lui répondre, et ce ne sera pas un devis. Ce n'est pas de la morale gratuite, c'est ma ligne de travail. Une TPE qui vire son administratif pour un robot se retrouve avec un robot qui ne sait pas rappeler la cliente inquiète du dimanche soir, et personne pour le faire à sa place.

C'est pour ça que tout ce que je fais chez AlphaCor part du même endroit : le temps, pas la masse salariale. Je regarde où partent les heures d'une équipe trop petite pour la charge qu'elle porte, et j'en rends une partie. Ici l'IA ne remplace personne, elle rend du temps aux professionnels qui en manquent.